Le Huitième Jour et l'Expérience du Numineux
- 10 באפר׳
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« Et il arriva, le huitième jour, que Moïse appela Aaron, ses fils et les anciens d’Israël » (Lévitique 9, 1). Ce verset ouvre la paracha de Chemini et constitue un point culminant de l’histoire du peuple d’Israël dans le désert. Après sept jours de préparations (« les jours d'investiture »), arrive le moment où le Tabernacle doit commencer à fonctionner officiellement. Selon Rachi et la majorité des commentateurs, il s’agit du premier jour du mois de Nissan, un an après la sortie d’Égypte. Durant les sept jours précédents, Moïse érigeait et démontait le Tabernacle chaque jour, initiant Aaron et ses fils au sacerdoce. Le huitième jour est celui où la Présence Divine (la Chekhina) devait résider de manière permanente dans le Sanctuaire. Jusqu’à cet instant, Moïse officiait comme le « prêtre » temporaire gérant les affaires. Au huitième jour, Moïse transmet officiellement le sceptre à Aaron. Le Midrash interprète ce verset de manière surprenante en introduisant un verset du livre des Proverbes (9, 1) : « La sagesse a bâti sa maison, elle a taillé ses sept colonnes. » Ce verset utilise l’image d’une femme sage ayant bâti une demeure splendide et stable pour décrire la sagesse elle-même. Simplement, cela signifie que la sagesse n’est pas un concept abstrait ou accidentel, mais une structure bien planifiée dotée de fondations solides. L’expression « elle a taillé ses sept colonnes » symbolise la complétude et la stabilité (le chiffre 7 représentant la perfection dans le judaïsme), suggérant que le monde ou nos vies nécessitent une base large et ferme de discernement pour subsister. En d’autres termes : pour bâtir une vie juste ou un monde réparé, on ne peut se fier à la chance ; il faut investir dans l’« architecture » de l’esprit et de la morale, qui sont les piliers soutenant l’ensemble. Qu’est-ce que la sagesse ? Il est écrit dans le livre des Psaumes (111, 10) : « Le commencement de la sagesse est la crainte de l’Éternel. » La crainte du Créateur est la sagesse. Comment comprenons-nous la crainte du Créateur ? D’un côté, la crainte caractérise une forme de peur : la crainte du châtiment (Yirat HaOnesh). C’est le degré le plus élémentaire, où l’homme s’abstient de faire le mal par peur des conséquences négatives qui pourraient s’abattre sur lui (dans ce monde ou dans le monde à venir). Elle est considérée comme extérieure, puisque la motivation est l’intérêt personnel. D’un autre côté, il y a la crainte de la transcendance (Yirat HaRomemout). C’est une crainte issue de la reconnaissance de la grandeur du Créateur et du néant de l’homme face à Lui. Ici, la « crainte » n’est pas la peur au sens étroit, mais un sentiment de pudeur, de tremblement et de frisson devant la perfection absolue. L’homme craint de « manquer » la connexion avec l’Infini ou de porter atteinte à la volonté suprême. Il existe un concept éxogène au judaisme pour nommer la crainte de la transcendance: le « numineux ». Le concept de « numineux » (Numinous) a été forgé par le théologien et chercheur en religions allemand Rudolf Otto dans son célèbre ouvrage « Le Sacré » (1917). C’est un concept central pour tenter de définir l’expérience religieuse immédiate, au-delà de ses aspects moraux ou rationnels. Otto affirmait que la religion et la foi ne sont pas seulement un système, mais qu’elles découlent d’une expérience émotionnelle puissante de rencontre avec le « Sacré ». Il a nommé cette rencontre le « numineux » (du mot latin Numen signifiant volonté divine ou force spirituelle). L’expérience numineuse est composée du « mystère terrifiant » (Mysterium Tremendum) — c’est le sentiment de se tenir face à quelque chose de sublime et d’effrayant. Elle comprend trois éléments : l’effroi (une peur différente de la peur quotidienne ; un respect profond accompagné d’un frisson), la majesté (le sentiment de nullité de l’homme face à la puissance absolue) et l’énergie (le sentiment d’une force vivante, dynamique et agissante). En plus du « mystère terrifiant », il existe un autre secret : le « mystère fascinant » (Mysterium Fascinans). Malgré l’effroi et la distance, l’expérience numineuse est aussi incroyablement attirante. L’homme éprouve un attrait, un charme et un désir de s’unir à cette force. C’est le paradoxe: le Sacré est simultanément menaçant, réconfortant et splendide. Le numineux est quelque chose de totalement différent de tout ce que nous connaissons dans ce monde. Il transcende les limites du langage et de la logique humaine (irrationnel). On ne peut l’expliquer avec des mots, on ne peut que l’expérimenter. Dans le livre du Baal Shem Tov (Ekev 15), il est écrit : « La bonne crainte est la crainte de la transcendance, où l’on craint le Saint, béni soit-Il, car Il est grand et souverain. C’est la crainte parfaite. Et cette crainte, seuls les cieux la craignent, car les cieux n’ont ni récompense ni châtiment, et c’est pourquoi ils ont dit dans la Michna (Avot chapitre 1) : "Que la crainte du Ciel soit sur vous." » C'est-à-dire que la crainte la plus qualitative est la « crainte de la transcendance » — un état où l’homme ressent un respect sacré envers le Créateur simplement parce qu’Il est grand et dirige le monde, et non par peur d’une punition. C’est la crainte la plus complète. Ce type de crainte ressemble à celle des cieux: les cieux n’attendent aucune récompense et ne craignent aucun châtiment, et pourtant ils « craignent » et s’annulent face au Créateur. C’est pourquoi nos Sages ont dit dans la Michna : « Que la crainte du Ciel soit sur vous » — c'est-à-dire, que vous ayez une crainte pure et élevée découlant de la reconnaissance de la grandeur du créateur, exactement comme la crainte des cieux. Le Rav Kook ajoute dans Shmona kevatsim (Shemona Kevatzim est une série de huit carnets manuscrits du rabbin Abraham Isaac Kook, écrits entre les années 1904 et 1919, et regroupant ses notes philosophiques et spirituelles.): Shmona kevatsim (III, 312) :« Alors, l'homme reconnaît la sainteté suprême de la force de la parole en général et les grands courants des flux de toutes les vies ; et à travers eux, il en viendra à reconnaître la grande richesse propre à la vie de l'esprit, la force de leur vaillance et la profondeur de la grandeur de leur réalité, et les portes de la crainte de révérence s'ouvriront à lui. » Le Rav Kook affirme que c'est au moment où l'homme cesse de considérer sa parole comme une simple action technique, et comprend qu'il s'agit d'une force sainte et créatrice qui relie son monde intérieur à la réalité. Cette compréhension lui ouvre une fenêtre pour voir que l'univers entier n'est pas une collection de détails fortuits, mais un système vivant et vibrant de « flux de vies » – des courants d'énergie spirituelle qui coulent de la source divine et qui insufflent la vie à tout. À partir de ce regard large, l'homme découvre que l'esprit n'est pas une chose abstraite ou faible, mais qu'il possède une richesse, une vaillance et une stabilité bien plus profondes que celles du monde matériel. Le point culminant de cette reconnaissance est le passage d'un sentiment de séparation à un sentiment d'effacement et d'émerveillement ; les portes s'ouvrent, et l'homme est empli de crainte de révérence – non par peur, mais par une expérience puissante de se tenir face à la grandeur infinie et la splendeur de l'existence.
Que les êtres humains sur cette terre ressentent la crainte de la transcendance.
Shabbat Shalom

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