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"Entre ciel et terre : de l’essence de la révélation"

30 באוק׳
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Vaéra 5787

Raphaël Rosner

"Entre ciel et terre : de l’essence de la révélation"

 

Le livre de la Genèse commence par ces mots :

 

Genèse 18, 1

"Il vit trois hommes qui se tenaient debout près de lui. Dès qu'il les vit, il courut de l'entrée de la tente à leur rencontre, et se prosterna à terre."

 

Dans sa traduction araméenne, Onkelos (1er siècle de notre ère) énonce :

 

Onkelos sur Genèse 18, 1

"Et l'Éternel se révéla (Veitgali) dans les chênes de Mamré, alors qu'il était assis à l'entrée de la tente, dans la chaleur du jour."

 

Onkelos aurait pu traduire : « L'Éternel lui apparut (Itkhazi)  dans les plaines de Mamré, alors qu'il était assis à l'entrée de la tente pendant la chaleur du jour » ou «L'Éternel le vit (Vakhama) dans les plaines de Mamré, alors qu'il était assis à l'entrée de la tente pendant la chaleur du jour ».

 

Onkelos a préféré le terme lié à la révélation (Veitgali), comme s'il y avait eu une révélation divine à Abraham le troisième jour de sa circoncision. Le sujet de la révélation est central dans le judaïsme, et particulièrement dans la Bible. Le Créateur du monde s'est révélé aux patriarches, à Moïse, aux prophètes et aux prophétesses d'Israël, ainsi qu'à des païens comme Bilaam. La révélation est un processus par lequel une force supérieure ou une entité divine se dévoile, ainsi que sa volonté ou une vérité spirituelle quelconque.

 

Nous connaissons également un autre processus : l'ascension de l'âme (Aliyat neshama). C'est un concept spirituel et kabbalistique qui décrit un état où l'âme d'une personne (généralement un juste) se détache temporairement du corps alors qu'elle vit dans ce monde, et s'élève vers les mondes supérieurs ou vers le ciel pour accomplir des actes spirituels, recevoir des messages ou participer aux délibérations du tribunal céleste. Dans le Talmud, nous identifions des sages qui ont effectué une ascension de l'âme dans le Talmud, ainsi que dans les livres des Hékhalot et chez des sages d'une époque plus tardive comme Rabbi Yossef Karo, l'auteur du Maguid Meisharim et du Shoulhan Aroukh, comme Rabbi Moshe Luzzato (le Ramhal), comme le Baal Shem Tov, et bien d'autres.

 

La différence centrale entre l'ascension de l'âme et la révélation réside dans la direction du mouvement et dans l'expérience de la rencontre avec le spirituel: alors que dans l'ascension de l'âme, l'homme quitte le monde terrestre et s'élève vers le haut par des actes de préparation, dans la révélation, c'est la force spirituelle qui descend vers l'homme dans ce monde sans aucune invitation. Nous savons également que, dans la plupart des cas, le processus de l'ascension de l'âme s'accompagne du désir de l'homme de s'élever vers les mondes supérieurs, contrairement aux prophètes qui ne voulaient pas de cette fonction, comme Moïse ou Jonas.

 

Dans le monde moderne, un monde dominé par la science, un monde de logique et de rationalisme, on éprouve des difficultés face à de tels concepts et de telles actions.

 

La plupart des kabbalistes affirment également que la révélation ne permet pas à l'homme de voir Dieu. Il est déjà dit dans la Torah dans le livre de l'Exode :

 

Exode 33, 20

"Il dit : Tu ne pourras pas voir ma face, car l'homme ne peut me voir et vivre"

 

Le Créateur transmet à Moïse qu'il ne peut voir la divinité dans ce monde. La plupart des kabbalistes mettent l'accent sur l'incapacité de l'homme à percevoir le Créateur, qui est hors d'atteinte pour l'humain. Par exemple, l'un des premiers et plus importants kabbalistes, le Ramdal (Rabbi Moché ben Chem Tov de León – Espagne, vers 1240–1305) était un kabbaliste, penseur et auteur prolifique. Il est la figure centrale de l'introduction du livre de la Splendeur sur la scène de l'histoire, et est considéré comme l'un des rédacteurs de cet ouvrage. C'est ainsi qu'il écrit :

 

Introduction au Chékel Hakodech

"Il faut savoir que Lui, béni soit-Il, est unique et singulier dans Sa grandeur, et que tous les mondes ne peuvent Le contenir, et qu'aucun être créé ne peut L'atteindre ni savoir ce qu'Il est, car Lui, béni soit Son nom, est unique dans Sa grandeur, élevé et exalté, et unifié par une unité telle que les pensées et les ruminations ne peuvent méditer ni concevoir de pensées, car il n'existe ni conscience ni rumination capables de comparer la grandeur de Sa splendeur à une quelconque image ou forme, à l'instar des formes et des imaginations humaines où l'on se représente en son cœur la forme de son semblable et qu'on la grave dans son esprit, quand bien même on n'en aurait jamais vu l'apparence, à Dieu ne plaise qu'une telle pensée puisse effleurer le cœur d'un homme ! Car Lui, béni soit-Il, ne peut être comparé à aucune image ni à aucune forme, ainsi qu'il est dit : « Et à qui comparerez-vous Dieu, et quelle représentation poserez-vous à côté de Lui ? » (Isaïe 40, 18), car il n'est pas dans notre cœur de Le figurer sous quelque forme que ce soit, de peur que notre édifice ne soit ruiné et que notre esprit ne soit troublé. Et tous les êtres créés sont tenus de détourner leurs pensées de toute méditation de ce genre : « de peur qu'ils ne se portent vers l'Éternel pour voir, et qu'ils ne tombent » (Exode 19, 21), ce qui anéantirait les fondements de leur édifice et détruirait leur sagesse. Et si la pensée te venait et que tu disais en ton cœur : n'est-il pas écrit dans la Torah : « Et sur la ressemblance du trône, une ressemblance comme l'aspect d'un homme sur lui en haut » (Ézéchiel 1, 26), et de même beaucoup de passages semblables dans la Torah : « Ne te hâte pas d'ouvrir la bouche » (Ecclésiaste 7, 9), et ne va pas dire qu'il s'agit d'une erreur et pourquoi Dieu s'enflammerait-Il de colère contre ta voix, ne sais-tu pas – à moins que tu ne l'aies entendu – « ce que les sages ont rapporté sans le cacher de leurs pères » (Job 15, 18), car à propos de toutes ces choses qui sont écrites dans la Torah, il a déjà été dit : « La Torah a parlé selon le langage des hommes » (Traité Berakhot 31b) selon ce que l'oreille peut entendre et le cœur comprendre."

 

L'extrait de l'introduction au livre Chékel Hakodech clarifie l'existence et l'unité absolue du Créateur, qui est unique et singulier dans sa grandeur, au-delà de toute conception humaine. Les mondes entiers ne peuvent contenir Sa réalité, et aucun être créé n'est capable d'atteindre ou de connaître Sa nature, car Son unicité surpasse le degré de la pensée, de la rumination ou de l'intellect humain. Les êtres humains sont parfois capables d'imaginer dans leur cœur la forme ou l'apparence d'une autre personne bien qu'ils ne l'aient jamais vue, mais en ce qui concerne le Créateur, il est strictement interdit d'avoir une telle pensée ou d'essayer de Lui attribuer une image et une forme quelconques, comme il est dit dans l'Écriture :

 

Isaïe 40, 18

« Et à qui comparerez-vous Dieu, et quelle représentation poserez-vous à côté de Lui ? »

 

Toute tentative de penser au Créateur en termes de figure et de forme risque de détruire les fondements de la foi de l'homme et de troubler totalement son esprit. Par conséquent, tous les êtres créés sont tenus de retenir leurs pensées pour ne pas méditer sur l'essence de la divinité,

 

Exode 19, 21

«de peur qu'ils ne se portent vers l'Éternel pour voir, et qu'ils ne tombent»

 

ce qui exigerait une extrême prudence contre la chute de leur foi et l'anéantissement de leur sagesse. Si l'homme argumente et présente des versets de la Torah où apparaissent effectivement des descriptions corporelles ou anthropomorphes, telles que:

 

Ézéchiel 1, 26

« Et sur la ressemblance du trône, une ressemblance comme l'aspect d'un homme sur lui en haut »

 

l'auteur (Ramdal) avertit de ne pas s'effrayer et de ne pas y voir une contradiction. La manière de comprendre ces versets repose sur un fondement que nos Sages nous ont enseigné, à savoir que:

 

Traité Berakhot 31b

« la Torah a parlé selon le langage des hommes »

 

– c'est-à-dire que la Torah utilise des images et un langage humain tangible uniquement pour se faire entendre de l'oreille et aider le cœur humain à comprendre et à intérioriser les messages, et non pour décrire une véritable figure physique du Créateur.

 

La prophétie se caractérise par une dimension éminemment personnelle et irréductible. Même si la source du message est une et universelle, l'expérience prophétique s'incarne toujours à travers le prisme d'une conscience unique.:

 

Traité Sanhédrin 89 a

"Il n'y a pas deux prophètes qui prophétisent dans un même style."

 

La révélation se présente comme une chose ardue. Ce n'est pas un privilège, mais un devoir divin. Le rabbin Jonathan Sacks (Grand Rabbin d'Angleterre, penseur et écrivain prolifique) décrit la révélation intime du prophète non pas comme un avantage commode et agréable, mais comme un lourd fardeau psychologique incombant à celui qui est requis de se dresser face à la réalité contraignante. Contrairement à la conception mythologique selon laquelle le prophète est un instrument passif ou un « canal » indifférent par lequel Dieu parle, le rabbin Sacks souligne que la révélation intime du prophète est une expérience humaine bouleversante, douloureuse et souvent insupportable. Le prophète n'est pas un homme paisible dans son statut ; c'est un homme choisi malgré lui pour être déchiré entre la réalité humaine déformée et l'exigence morale divine absolue. Des prophètes comme Jérémie, Jonas ou Élie vivent la révélation non pas comme un privilège éclatant, mais comme un fardeau insupportable et c'est ainsi que le prophète Jérémie dit:

 

Jérémie 20, 7

« Tu m'as séduit, ô Éternel, et j'ai été séduit... Je suis devenu un objet de raillerie tout le jour »

 

Pour eux, la voix divine est un feu brûlant dans leurs os qu'ils ne peuvent arrêter, même lorsqu'elle fait d'eux des parias dans leur société.

 

Le rav Sacks écrit dans son livre "Siah Vesig":

 

Dialogue et discussion sur la paracha Va'éra  « Ton monde futur, le monde présent de ton prochain ».

"Lorsque Dieu se révéla à Moïse pour la première fois, dans le buisson ardent, Il lui ordonna de diriger le peuple, et Moïse essaya à maintes reprises de dire qu'il n'était pas l'homme de la situation. Il craint qu'on ne l'écoute pas (Exode 4, 1) Et ils ne me croiront point, et n'écouteront point ma voix. Moïse n'est pas un homme d'éloquence. Il est (Exode 4, 10) pesant de bouche et pesant de langue. 

Il n'est pas fluide. Il n'entraîne pas les foules. Il n'est pas un leader inspirant."

 

Le rav Sacks dit encore :

 

Dialogue et discussion sur la paracha Mattot : « La voix prophétique »

"Ce qui caractérisait les prophètes d'Israël n'était pas le fait qu'ils prédisaient l'avenir. Le monde antique regorgeait de tels individus : diseurs de bonne aventure, oracles, tireurs de cartes, chamanes et autres sorciers. Chacun d'eux prétendait avoir des entrées à la cour de ce « pouvoir sublime qui façonne notre destin, peu importe nos efforts forcenés ». Le judaïsme n'avait aucune patience pour de telles personnes: (Deutéronome 18, 10-12) Qu'il ne se trouve chez toi personne... qui exerce la divination, qui interroge les astres, qui augure, qui enchante, qui use de sortilèges, qui consulte ceux qui évoquent les esprits, qui interroge les morts. Car quiconque fait ces choses est en abomination à l'Éternel selon le décret de la Torah. Le judaïsme rejette ces agissements parce qu'il croit en la liberté de l'homme. L'avenir n'est pas écrit d'avance. Il dépend de nous et de ce que nous choisissons. Le succès d'une prédiction réside dans sa réalisation ; tandis que le succès d'une prophétie réside dans son invalidation. Le prophète nous parle de l'avenir qui adviendra si nous ne prenons pas conscience du danger et si nous ne rectifions pas notre conduite. Si nous l'écoutons et le faisons, sa prophétie ne se réalisera pas. Le prophète (ou la prophétesse, puisque la Bible mentionne sept prophétesses) n'est pas un augure ; il est un lanceur d'alerte."

 

Pour conclure, la révélation biblique et la prophétie ne se résument pas à une expérience spirituelle détachée ou à une prédiction fataliste, mais constituent un appel constant à la responsabilité morale et au libre arbitre. Contrairement au monde de la magie et de l'ésotérisme qui cherche à plier la réalité ou à deviner à l'avance ce qui est caché, le prophète se dresse face à l'homme et exige de lui réparation et changement. De la rencontre difficile et exigeante avec le Créateur – qui demeure inaccessible à notre entendement et dont la parole s'adapte au langage des hommes – jaillit l'exigence du Saint béni soit-Il envers l'homme de prendre en main le gouvernail de l'histoire, de façonner son destin à l'image de Dieu, et de transformer le monde en un lieu de justice, de vérité et de bonté, c'est là que se situe la Révélation.

Shabbat Shalom

 
 
 

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